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Aimé Césaire… une voix contre l’histoire

Catégorie : Mémoires d'archives

Césaire AiméLa communauté culturelle du Gabon, à l’instar de la communauté culturelle internationale, célèbre le premier anniversaire de la mort de Césaire, Grand Poète Nègre venu de Martinique.

 

Deux événements au Centre Culturel Français Saint-Exupéry : la  projection du documentaire Aimé Césaire, une voix pour l’histoire, et la présentation du livre Césaire, le veilleur de consciences qui a inspiré cette réflexion.
 
 
 
 
 
 

Aimé Césaire… une voix contre l’histoire


Georice B. Madébé, Chercheur à l’IRSH (CENAREST)

Aimé est mort. Aimé c’est Césaire. Aimé Césaire, puisque c’est par cette identité qu’il est finalement entré dans l’histoire, est donc mort..., pour de bon… Et cela fait désormais un an et quelques heures qu’il nous a quittés. C’était le 17 avril 20…

… Si on peut le dire, Aimé est mort d’une mort juste, mais aussi d’une mort du Juste. C’est pourquoi il ne mourra jamais plus. Car, pour nous, il rentre dans l’histoire des peuples colonisés et celle de l’humanité comme l’icône absolue du destin nègre, du Nègre littéralement coincé par  les mâchoires du XIXe et du XXe siècles. En d’autres, termes par l’histoire la plus violente de l’humanité dont cet espace-temps constitue le point d’orgue absolu et l’extrémité la plus significative de la conception occidentale de l’histoire, du moins, telle que les exégètes de l’antiquité grecque et de la civilisation romaine nous l’ont léguée.

L’histoire, vue de cet angle, se résume à ceci : la quête d’une immortalité ou d’un pouvoir alimentée par un volonté de puissance s’incarnant en trois faits : la maîtrise de la mer, de l’espace et le développement des industries de la guerre. L’histoire est donc institutionnalisation de l’affrontement et gestion par les vainqueurs des conséquences militaires, politiques et géostratégiques qui en découlent, à leurs bénéfices symboliques et matériels exclusifs. De ce point de vue, pense Michel de Certeau, seuls les vainqueurs jouissent du droit de l’écrire (L’écriture de l’histoire, 1975). Dans une certaine mesure, cette conception de l’histoire est celle que véhiculent les films de Wolfgang Petersen (Troie, 2004) et de d’Oliverstone (Alexandre, 2004), mais aussi les événements relativement récents de l’actualité mondiale.
 

Appréciée de ce point de vue-là, l’histoire de la conquête de l’Afrique et des ressors idéologiques qui l’alimentent explique le surgissement d’Aimé Césaire dans la pensée du XXe siècle, non seulement comme poète-dramaturge, mais aussi comme essayiste et politique. Trois temps forts ponctuent ce surgissement dans l’édifice même d’un universalisme indifférencié né de l’esprit des Lumières et de la puissance symbolique qu’il a incarnée : Cahier d’un retour au pays natal, Discours sur le colonialisme, Lettre à Maurice Thorez. La vie intellectuelle de Césaire s’y décline comme une construction à rebours du sens même de l’histoire, du moins, telle qu’elle a été ici décrite. Elle s’offre non pas comme une alternative à la modélisation du monde portée par cette idéalisation de l’histoire pendant des siècles, mais assurément, comme un rejet de son ordre du discours et des valeurs que cet ordre du discours représente. En cela donc, La vie intellectuelle de Césaire, s’est affirmée comme une des alternatives à l’hégémonisme politique, anthropologique, culturel, technologique, etc., occidental, par cela que celui-ci a été privé, en sa racine même, de toute idée de différenciation, au nom d’une totalisation ou d’une totalité universelles aujourd’hui problématique et de partout violemment contestées. On pourra donc tout dire de Césaire, sauf qu’il a été un partisan du « choc des civilisations » : celles des Nègres qu’il incarnait si bien, contre la civilisation Blanche. Au contraire, son histoire aussi bien individuelle qu’intellectuelle exclut une telle lecture, laquelle prend ici même la forme et la consistance d’un argument psychologique ou de déstabilisation morale et éthique. Pour Césaire, il s’est agit « d'un affrontement [personnel et permanent], presque anthropologique, [contre] une culture universelle indifférenciée et [pour] tout ce qui, [dans] quelque domaine que ce soit, garde quelque chose d'une altérité irréductible » (Michel de Certeau).
 

Au nom de l’histoire, celle-là étant saisie comme « ensemble des événements et des personnages ayant marqué de leur empreinte le passé de l’humanité » (1), Césaire a donc œuvré, vigoureusement, dans le sens de la marche de l’humanité vers sa cohésion, vers un universalisme humain. En quoi donc ses efforts invoquent une posture de repli permanent, de retrait et d’absolue interrogation intérieure, dans une attitude rappelant aussi bien Le penseur de Rodin que la souffrance suppléée par sa contenance et son théâtre d’expression, mais dans une direction qui structure le projet césairien d’humanisation de l’Humanité. Cette plongée dans l’univers de l’art permet d’évoquer une autre sculpture, celle de Giacometti : L’homme qui marche. L’activité intellectuelle ininterrompue de Césaire affirme à la fois la douleur attachée à l’effort d’élévation spirituelle et de survie, à l’appel de l’infini et à la tension qui les commande. Bien entendu, L’homme qui marche devient, chez Césaire comme pour Giacometti, une métaphore de l’existence : la puissante mécanique de désir qui propulse l’homme vers une quête irrépressible d’humanité et d’ancrage référentiel, par-delà le désastre et la terreur. Césaire lui-même a été comme ces êtres sculpturaux, dont l’incarnation déborde le monde imaginaire, et dont l’action réelle se mesure à l’aune du temps, comme celle de ces hommes exceptionnels nées pour réinventer l’histoire et son quotidien devenus si dangereusement ordinaires.

 
Il a donc fallu nous risquer à combattre une « inquiétante familiarité » gabonaise au silence, afin de rendre hommage à « Césaire, le Grand Césaire » ; cet homme de nulle part venu de Martinique. Ainsi, le Gabon culturel s’incline-t-il devant ce Grand Poète Nègre pour affirmer un nécessaire « refus d’oublier » et saluer son œuvre offerte à toutes les humanités. 

 (1) : (cf. www.dictionary.sensagent.com/Histoire/fr-fr/)

  Georice B. Madébé, Chercheur à l’IRSH (CENAREST)
L'ouvrage Césaire, le veilleur de consciences est en vente à l'Institut Français, au prix de  10 000 FR CFA